Penser cette période de l’histoire de l’humanité

Penser cette période de l’histoire de l’humanité

Nous sommes entrain de changer de monde au cours de cette pandémie, ou plutôt nous modifions le regard que nous avions de nous-même dans ce monde. Plusieurs articles vous ont été proposés déjà dans un billet précédent. (Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, le Cardinal Christophe Schönborn, et l’Abbé Bénédictin François Cassingena-Trevedy) En voici deux autres qui nous semblent aussi intéressants.

 

Et tout s’est arrêté…

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Ce monde lancé comme un bolide dans sa course folle, ce monde dont nous savions tous qu’il courait à sa perte mais dont personne ne trouvait le bouton « arrêt d’urgence », cette gigantesque machine a soudainement été stoppée net. A cause d’une toute petite bête, un tout petit parasite invisible à l’œil nu, un petit virus de rien du tout… Quelle ironie ! Et nous voilà contraints à ne plus bouger et à ne plus rien faire. Mais que va t-il se passer après ? Lorsque le monde va reprendre sa marche ; après, lorsque la vilaine petite bête aura été vaincue ? A quoi ressemblera notre vie après ?

Après ?

Nous souvenant de ce que nous aurons vécu dans ce long confinement, nous déciderons d’un jour dans la semaine où nous cesserons de travailler car nous aurons redécouvert comme il est bon de s’arrêter ; un long jour pour goûter le temps qui passe et les autres qui nous entourent. Et nous appellerons cela le dimanche.

Après ?

Ceux qui habiteront sous le même toit, passeront au moins 3 soirées par semaine ensemble, à jouer, à parler, à prendre soin les uns des autres et aussi à téléphoner à papy qui vit seul de l’autre côté de la ville ou aux cousins qui sont loin. Et nous appellerons cela la famille.

Après ?

Nous écrirons dans la Constitution qu’on ne peut pas tout acheter, qu’il faut faire la différence entre besoin et caprice, entre désir et convoitise ; qu’un arbre a besoin de temps pour pousser et que le temps qui prend son temps est une bonne chose. Que l’homme n’a jamais été et ne sera jamais tout-puissant et que cette limite, cette fragilité inscrite au fond de son être est une bénédiction puisqu’elle est la condition de possibilité de tout amour. Et nous appellerons cela la sagesse.

Après ?

Nous applaudirons chaque jour, pas seulement le personnel médical à 20h mais aussi les éboueurs à 6h, les postiers à 7h, les boulangers à 8h, les chauffeurs de bus à 9h, les élus à 10h et ainsi de suite. Oui, j’ai bien écrit les élus, car dans cette longue traversée du désert, nous aurons redécouvert le sens du service de l’Etat, du dévouement et du Bien Commun. Nous applaudirons toutes celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont au service de leur prochain. Et nous appellerons cela la gratitude.

Après ?

Nous déciderons de ne plus nous énerver dans la file d’attente devant les magasins et de profiter de ce temps pour parler aux personnes qui comme nous, attendent leur tour. Parce que nous aurons redécouvert que le temps ne nous appartient pas ; que Celui qui nous l’a donné ne nous a rien fait payer et que décidément, non, le temps ce n’est pas de l’argent ! Le temps c’est un don à recevoir et chaque minute un cadeau à goûter. Et nous appellerons cela la patience.

Après ?

Nous pourrons décider de transformer tous les groupes WhatsApp créés entre voisins pendant cette longue épreuve, en groupes réels, de dîners partagés, de nouvelles échangées, d’entraide pour aller faire les courses où amener les enfants à l’école. Et nous appellerons cela la fraternité.

Après ?

Nous rirons en pensant à avant, lorsque nous étions tombés dans l’esclavage d’une machine financière que nous avions nous-mêmes créée, cette poigne despotique broyant des vies humaines et saccageant la planète. Après, nous remettrons l’homme au centre de tout parce qu’aucune vie ne mérite d’être sacrifiée au nom d’un système, quel qu’il soit. Et nous appellerons cela la justice.

Après ?

Nous nous souviendrons que ce virus s’est transmis entre nous sans faire de distinction de couleur de peau, de culture, de niveau de revenu ou de religion. Simplement parce que nous appartenons tous à l’espèce humaine. Simplement parce que nous sommes humains. Et de cela nous aurons appris que si nous pouvons nous transmettre le pire, nous pouvons aussi nous transmettre le meilleur. Simplement parce que nous sommes humains. Et nous appellerons cela l’humanité.

Après ?

Dans nos maisons, dans nos familles, il y aura de nombreuses chaises vides et nous pleurerons celles et ceux qui ne verront jamais cet après. Mais ce que nous aurons vécu aura été si douloureux et si intense à la fois que nous aurons découvert ce lien entre nous, cette communion plus forte que la distance géographique. Et nous saurons que ce lien qui se joue de l’espace, se joue aussi du temps ; que ce lien passe la mort. Et ce lien entre nous qui unit ce côté-ci et l’autre de la rue, ce côté-ci et l’autre de la mort, ce côté-ci et l’autre de la vie, nous l’appellerons Dieu.

Après ?

Après ce sera différent d’avant mais pour vivre cet après, il nous faut traverser le présent. Il nous faut consentir à cette autre mort qui se joue en nous, cette mort bien plus éprouvante que la mort physique. Car il n’y a pas de résurrection sans passion, pas de vie sans passer par la mort, pas de vraie paix sans avoir vaincu sa propre haine, ni de joie sans avoir traversé la tristesse. Et pour dire cela, pour dire cette lente transformation de nous qui s’accomplit au cœur de l’épreuve, cette longue gestation de nous-mêmes, pour dire cela, il n’existe pas de mot.

Ecrit par Pierre Alain LEJEUNE, prêtre à Bordeaux


L’HUMANITÉ ÉBRANLÉE ET LA  SOCIÉTÉ EFFONDRÉE PAR UN PETIT MACHIN.

Un petit machin microscopique appelé coronavirus bouleverse la planète. Quelque chose d’invisible est venu pour faire sa loi. Il remet tout en question et chamboule l’ordre établi. Tout se remet en place, autrement, différemment. 

Ce que les grandes puissances occidentales n’ont pu obtenir en Syrie, en Lybie, au Yemen, …ce petit machin l’a obtenu (cessez-le-feu, trêve…). 

Ce que l’armée algérienne n’a pu obtenir, ce petit machin l’a obtenu (le Hirak à pris fin).

Ce que les opposants politiques n’ont pu obtenir, ce petit machin l’a obtenu (report des échéances électorales…).

Ce que les entreprises n’ont pu obtenir, ce petit machin l’a obtenu (remise d’impôts, exonérations, crédits à taux zéro, fonds d’investissement, baisse des cours des matières premières stratégiques…).

Ce que les gilets jaunes et les syndicats  n’ont pu obtenir, ce petit machin l’a obtenu ( baisse de prix à la pompe, protection sociale renforcée…). 

Soudain, on observe dans le monde occidental le carburant a baissé, la pollution a baissé, les gens ont commencé à avoir du temps, tellement de temps qu’ils ne savent même pas quoi en faire. Les parents apprennent à connaître leurs enfants, les enfants apprennent à rester en famille, le travail n’est plus une priorité, les voyages et les loisirs ne sont plus la norme d’une vie réussie. 

Soudain, en silence, nous nous retournons en nous-mêmes et comprenons la valeur des mots solidarité et vulnérabilité.  

Soudain, nous réalisons que nous sommes tous embarqués dans le même bateau, riches et pauvres. Nous réalisons que nous avions dévalisé ensemble les étagères des magasins et constatons ensemble que les hôpitaux sont pleins et que l’argent n’a  aucune importance. Que nous avons tous la même identité humaine face au coronavirus.  

Nous réalisons que dans les garages, les voitures haut de gamme sont arrêtées juste parce que personne ne peut sortir.

Quelques jours seulement ont suffi à l’univers pour établir l’égalité sociale qui était impossible à imaginer.

La peur a envahi tout le monde. Elle a changé de camp. Elle a quitté les pauvres pour aller habiter les riches et les puissants. Elle leur a rappelé leur humanité et leur a révélé leur humanisme. 

Puisse cela servir à réaliser la vulnérabilité des êtres humains qui cherchent à aller habiter sur la planète mars et qui se croient forts pour clôner des êtres humains pour espérer vivre éternellement.

Puisse cela servir à réaliser la limite de l’intelligence humaine face à la force du ciel.

Il a suffi de quelques jours pour que la certitude devienne incertitude, que la force devienne faiblesse, que le pouvoir devienne solidarité et concertation. 

Il a suffi de quelques jours pour que l’Afrique devienne un continent sûr. Que le songe devienne mensonge. 

Il a suffi de quelques jours pour que l’humanité prenne conscience qu’elle n’est que souffle et poussière. 

Qui sommes-nous ? Que valons-nous ? Que pouvons-nous face à ce coronavirus ?

Rendons-nous à l’évidence en attendant la providence. 

Interrogeons notre « humanité » dans cette « mondialité » à l’épreuve du coronavirus. 

Restons chez nous et meditons sur cette pandémie. 

Aimons-nous vivants !

Moustapha Dahleb


«Le toucher est la nourriture de notre humanité»

(La Croix 26 Mars 2020)

Le dominicain anglais Timothy Radcliffe décrit comment la crise sanitaire issue de la propagation du Covid-19 bouleverse au plus profond notre relation aux autres.

En faisant la queue pour passer la sécurité à l’aéroport de Tel-Aviv la semaine dernière, j’ai été fasciné par le ballet de l’homme qui me précédait. Il dansait presque en manœuvrant ses valises pour que personne ne puisse l’approcher à moins de deux mètres. Il faisait probablement preuve de sagesse, mais pour moi, il évoquait de manière très vivante deux aspects de ce nouveau monde dans lequel nous vivons du mieux que nous pouvons.

D’abord, l’insécurité. La menace de mort plane dans l’air, littéralement, et touche tous ceux que nous aimons. Les deux personnes dont je suis le plus proche dans ma communauté, à Blackfriars, le couvent dominicain d’Oxford, sont toutes deux à haut risque. L’un d’eux, âgé de 50 ans seulement, est atteint d’une maladie qui le prive de toute immunité. Ce sont les frères avec lesquels je pars en vacances chaque année. Peut-être ne le ferai-je plus jamais. La seule chose à faire, c’est de profiter d’eux maintenant. Leur vie est un cadeau pour lequel je peux rendre grâce chaque jour. Je suis allé acheter une bouteille de vin pour pouvoir prendre un verre avec celui qui peut encore partager l’espace avec moi. Je m’en réjouis. Nous allons passer une merveilleuse soirée. Mais il vient de m’appeler pour me dire que nous devions reporter car il ne se sent pas bien…

Le jeune homme aux valises était ensuite une image d’isolement. En ce moment, la sécurité ne se trouve que dans le fait de se tenir à l’écart les uns des autres. Mais comment peut-on vivre dans l’isolement ? Nous avons besoin de proximité et de toucher, d’embrassades et de baisers pour être vraiment en vie. Dans la chapelle Sixtine, le doigt de Dieu touche celui d’Adam pour l’amener à la vie. Nous sommes tous les mains du Dieu qui donne vie lorsque nous touchons les autres avec gentillesse et respect. Le toucher est la nourriture de notre humanité.

« Nous ne pouvons survivre en tant que société que par un changement radical »

Des millions de personnes sont privées de la proximité physique dont nous avons besoin pour nous épanouir. Même si le cyberespace est rempli de messages exprimant l’amour et l’attention. « Tu vas bien ? » « Tu es rentré d’Israël ? » J’en ai reçu trois depuis que j’ai commencé à écrire cet article. Alors que je ne dois m’approcher de personne, je suis en contact avec des amis que je n’ai pas vus depuis des années. Oui, il y a un isolement, mais aussi une nouvelle et large communion de ceux qui prennent soin les uns des autres.

Hier, pour la première fois de ma vie – quel aveu ! -, j’ai utilisé Skype pour contacter un frère qui vit à l’étranger. Depuis lors, j’ai skypé de nombreux amis. C’était mieux que rien, mais ce n’est pas la même chose que de voir un visage en trois dimensions. Habituellement, nous ne fixons pas les visages de ceux que nous aimons tandis que nous nous concentrons sans relâche sur l’écran lorsque nous utilisons Skype. Quand nous sommes physiquement ensemble, nous nous regardons doucement, discrètement, sous tous les angles. Le frère avec qui j’ai skypé en premier me disait qu’au temps de la Bible, on pensait que le visage était une source de lumière. Comme si la lumière jaillissait de nos yeux, illuminant ceux que nous aimons. Nous nous chauffons à leur éclat, comme des bronzés sur une plage, nous nous reposons dans leur regard. Tant de visages me manquent en ce moment.

Hier, nous avons célébré la dernière de nos Eucharisties publiques pour un certain temps. Alors que nous étions en procession pour la sortie, un ami agitait le bras comme pour un adieu. Nous allons vivre un jeûne de l’intimité partagée du Corps du Christ. Intérieurement, je me suis rebellé contre la décision de l’Église de mettre fin à toutes les liturgies publiques, même si je sais que c’est inévitable. Bien sûr, le travail pastoral et l’écoute des confessions se poursuivent encore, souvent discrètement sur des bancs dans les jardins, laissant l’air frais nous préserver de la contagion mutuelle. En tant que membres de l’ordre des prêcheurs, nous devons trouver tous les moyens possibles pour annoncer l’Évangile. Nos étudiants dominicains explorent de nouvelles façons d’y parvenir via le Web, nos cours universitaires seront en ligne. Jamais il n’y a eu un aussi vaste effort. C’est merveilleux ! Et pourtant, la plus grande partie de la joie de la prédication vient des visages, des sourires et des rires des personnes auxquelles on s’adresse.

« Pour moi, c’est donc à la fois un moment de communion intense mais aussi de privation, d’amis retrouvés et d’absence, de main tendue mais pas de toucher »

Saint Augustin dit que nous devrions enseigner avec hilaritas, l’exubérance et même l’extase. C’est intensément réciproque, le prédicateur et les fidèles s’inspirent mutuellement. Un imam soufi du XVe siècle, Mullah Nasrudin, a dit : « Je parle toute la journée, mais quand je vois les yeux de quelqu’un s’enflammer, alors je l’écris. » Pour moi, c’est donc à la fois un moment de communion intense mais aussi de privation, d’amis retrouvés et d’absence, de main tendue mais pas de toucher. Tout ce que nous perdons en cette période sera, nous l’espérons et nous le croyons, retrouvé d’ici peu. Le coronavirus va passer. Et il y a dans l’air quelque chose qui peut être contagieux pour le bien. Le gouvernement conservateur a fait une annonce extraordinaire : si une entreprise renonce à licencier un employé, le gouvernement lui versera 80 % de son salaire. C’est une intervention de l’État sans précédent dans l’histoire de la Grande-Bretagne !

Peu à peu, nos hommes politiques se rendent compte que si une telle mesure drastique n’est pas prise en faveur des plus pauvres, des personnes sous contrat zéro heure, de ceux qui gagnent le moins, il pourrait en résulter un malaise social comme l’Europe n’en a pas connu depuis la Révolution française. Nous ne pouvons survivre en tant que société que par un changement radical. Les vastes inégalités de richesse ont tellement affaibli nos liens communs qu’une souffrance financière extrême pourrait provoquer une dissolution sociale. Peut-être qu’au moins une partie de l’élite politique va comprendre que si nous ne sommes pas vraiment tous dans le même bateau, les conséquences seront presque impensables.

Bien sûr, en tant qu’Européen inébranlable, j’espère que nous finirons par comprendre que nous ne pouvons pas nous épanouir sans nos amis européens également ! Le Brexit n’aurait pas pu se produire à un moment plus malheureux. Espérons que nous renouvellerons notre sentiment d’appartenance à une seule communauté humaine dont aucune sortie n’est possible.

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Dominicain et anglais

Né en août 1945 à Londres, Timothy Radcliffe est entré dans l’ordre dominicain en 1965. Ordonné prêtre en 1971, il a été aumônier d’université et enseignant à Oxford.

D’abord provincial d’Angleterre, il a été élu maître de l’ordre en 1992, résidant alors à Rome au couvent de Sainte-Sabine sur l’Aventin.

Depuis qu’il a quitté la tête des dominicains en 2001, il appartient à la communauté dominicaine d’Oxford et réside au couvent de Blackfriars, quand il n’est pas en voyage à travers le monde pour prêcher ou donner des conférences.

Auteur de nombreux ouvrages, il a notamment publié en français Je vous appelle amis (Le Cerf/La Croix). Son prochain livre, Choisis la vie ! paraîtra dès que possible aux Éditions du Cerf.

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