La crise sanitaire creuse encore plus les inégalités

Ne pas rester confiné en nous-même…

Les associations humanitaires nous alertent sur la situation des plus fragiles de notre société, qui s’aggrave encore, et sur le sort ceux et celles qui, en partant d’un équilibre fragile, vont basculer dans la précarité. On peut voir par exemple cet article d’ATD Quart Monde. Nos communautés chrétiennes seront sans doute sollicitée comme jamais pour faire face à cette situation. et que dire encore de la situation des migrants et réfugiés, sans doute plus dramatique que jamais. N’hésitons pas à rejoindre les antennes locales des associations qui s’engagent pour lutter contre cette fracture, tout en restant attentif à notre plus proche voisin qui est parfois en difficulté réelle.

Cet éditorial de Mgr Benoist de Sinety, nous aide, à prendre la mesure de ce qui est en jeu, et des urgences nouvelles auxquelles il faudra faire face :

Ils sont 3000 à manifester sous un ciel gris et pluvieux. Beaucoup d’enfants avec leurs mères, pas mal d’adolescents aussi. Ils brandissent des banderoles où il est écrit dans un anglais simple des mots simples : "Nous voulons être évacués immédiatement car nous sommes exposés au Covid-19", "Le monde nous a abandonné", "Nous ne sommes pas en sécurité, s’il vous plait faites quelque chose pour nous"… Il y a les autres éléments du décor : policiers casqués et plutôt paisibles, armée de photographes de presse auxquels on présente des visages photogéniques.

C’est que, de l’avis général, il ne reste plus grand chose à faire que de lancer cet ultime SOS tant les promesses des Etats sont paroles creuses et leurs engagements trahis par leurs hésitations. Sur ces îles grecques, ces enfants n’ont sans doute plus qu’à mourir. En tout cas, cela arrangerait bien les choses pour un certain nombre de décideurs : vu comment on traite les cadavres aujourd’hui dans nos pays, on aurait encore moins de scrupules à ignorer ceux de ces apatrides sans noms. La France, dans sa mansuétude a accepté il y a quelques semaines d’accueillir quelques dizaines de ces enfants sur son territoire : voyez comme nous sommes humains. Hélas, depuis rien ne bouge : on murmure dans les couloirs des ministères concernés que, dans le contexte du confinement, les Français ne comprendraient pas qu’on fasse venir quelques dizaines de jeunes ainsi. Nous voici donc dans un système où l’on décide dans des couloirs de ce qui plairait ou non aux Français et où l’on préjugerait que nous sommes tellement peureux et calfeutrés que nous deviendrions incapables d’entendre un cri de détresse…

Un article du Monde, relayé ces derniers jours par nombre de ses confrères, décrit avec émotion la situation en Seine-Saint-Denis : on y risquerait, aux dires du Préfet, une pénurie alimentaire tant l’appauvrissement galopant y fait des ravages. Dans les interminables files d’attente, qu’on peut voir jusqu’au cœur de Paris, ce ne sont pas les SDF seulement qui se présentent, mais des salariés, des intérimaires, des retraités, des mamans avec leurs enfants. 17.000 repas chaque jour sont distribués dans la capitale et ce n’est pas assez. Chaque jour il y en a plus qui se présentent. Beaucoup cherchent à interpréter aujourd’hui les évènements qui nous bouleversent. Comme il y a un an lors de l’incendie de Notre-Dame, comme à chaque catastrophe, les prophètes amateurs décryptent et annoncent un châtiment divin ou un signe majeur d’un malheur plus grand encore à venir. "Vous n’aurez pas d’autre signe que celui de Jonas", dira Jésus aux éternels docteurs donneurs de leçons. Le signe de Jonas, est donc le seul signe à contempler, à rechercher. Quel est-il ? Celui de la Miséricorde. Dans les misères actuelles, refusons de contempler les signes de malheur. Ou plutôt éclairons-les de ce signe de la miséricorde que nous pouvons contempler dans toute cette générosité, cette fraternité qui pousse les uns et les autres à oser aimer, pardonner, consoler, relever. Oui le signe de la Miséricorde du Seigneur est à l’œuvre aujourd’hui et il fait reculer les signes du malheur.

La misère n’est jamais belle, elle n’est jamais télégénique. Le cri des pauvres n’est jamais mélodieux. Les mains tendues ne sont jamais celles que l’on songerait en premier lieu à serrer dans la sienne. Et pourtant… ces enfants échoués en Grèce, ces voisins qui culbutent dans l’indigence, qu’allons-nous leur dire ? Nous devons confiner nos corps pour éviter d’engorger les hôpitaux. Mais ne confinons pas nos cœurs ni nos intelligences sous peine de demeurer à jamais prisonniers de nous-mêmes.


Cet article de La Croix est éclairant aussi :

Mgr Benoist de Sinety : « Les chrétiens doivent se préparer à accueillir la misère post-confinement »

La-Croix.com – Le 30 avril 2020

À Paris, le diocèse a mis en place une aide alimentaire d’urgence pour les sans-abri, à l’annonce du confinement. Pour Mgr Benoist de Sinety, vicaire général du diocèse de Paris, les paroisses doivent se préparer à accueillir une nouvelle vague de détresse sociale.

La Croix : Que s’est-il passé à Paris le 17 mars, jour où le confinement a été décrété ?

Mgr Benoît de Sinety : Le système de solidarité conventionnel a été bouleversé. C’est mécanique : dès lors qu’on a demandé aux retraités — qui représentent une bonne part des bénévoles — de rester confinés, qu’on a fermé les écoles et que les aidants habituels ont dû garder leurs enfants, une écrasante majorité d’entre eux n’était plus disponible.

Dès le premier jour du confinement, nous avons constaté que les seuls qui restaient dans la rue, c’était ceux qui n’avaient plus de maison. Ils étaient les seuls vivants à occuper les rues vides. C’est une vision qui m’a frappé. On ne voyait plus qu’eux, on ne pouvait plus détourner le regard. Mais presque plus personne n’était disponible pour en prendre soin. D’un coup, ils n’ont plus eu accès aux toilettes publiques, et même à l’eau potable car les fontaines ont été coupées, et les parcs fermés. Petit à petit, ces facilités ont été rétablies. Le diocèse de Paris a pris rapidement contact avec la ville de Paris, qui avait mandaté l’association Aurore pour fabriquer 5 000 repas quotidiens. La difficulté résidait dans la manière de les distribuer aux quatre coins de Paris, alors que tout était fermé, et les déplacements très limités. C’est dans cette mission que nous avons pu apporter un support.

Comment l’aide du diocèse de Paris a-t-elle pu se déployer ?

Mgr B. de S. : Grâce au maillage parisien, nous avons pu commencer à distribuer 1 600 repas par jour dans 24 paroisses, puis aujourd’hui 29. Mais très vite, nous nous sommes aperçus que la demande était plus forte que prévu, alors nous avons commencé à produire nos propres paniers. Nous avons trouvé accueil dans les locaux du collège Stanislas (Paris VIe), qui a mis à la disposition de nos bénévoles leurs cantines, leurs chambres froides…

Pour la nourriture, nous avons fait appel à la grande distribution, à la Banque alimentaire, et à des grandes entreprises qui ont répondu à l’appel. Nous avons monté une chaîne de fabrication de repas, si bien qu’aujourd’hui, nous distribuons en tout 3 200 paniers par jour. Et les sans-abri ne sont pas les seuls dans le besoin, nous avons été frappés de voir arriver un nouveau public, qui a basculé dans la précarité.

Quels sont ces nouveaux foyers qui ont désormais besoin d’une aide alimentaire ?

Mgr B. de S. : Après deux semaines, nous avons vu arriver des familles, qui, à cause de la fermeture des cantines scolaires n’avaient pas les moyens de gérer ce surcoût alimentaire. C’est la même chose pour des travailleurs qui bénéficiaient d’un restaurant d’entreprise. Il y a aussi des étudiants, qui avaient des petits boulots pour arrondir leur fin de mois, désormais au chômage, des personnes âgées qui se rendaient dans des restaurants solidaires, en ce moment fermés… Et puis il y a toutes les personnes qui travaillent dans l’économie informelle et qui n’ont plus de salaires.

Notre défi, c’est désormais de réussir à passer d’une aide de première urgence, à une aide sur le long terme, avec des colis alimentaires, pour que ces familles puissent se remettre à cuisiner et reprendre de l’autonomie. Il y a aussi un vrai travail d’accompagnement social à mettre en place.

Comment vous préparez-vous pour l’après-confinement ?

Mgr B. de S. : J’ai bien peur qu’on ne voie aujourd’hui que le sommet de l’iceberg. À la fin du confinement, nous allons voir arriver une vague de détresse matérielle, psychique. Les paroisses doivent se préparer à soulager cette misère. Nous allons tout faire pour maintenir nos programmes et les adapter pour accompagner les familles paupérisées. Alors que les chrétiens se préparent à reprendre le chemin de la messe en juin, ils doivent comprendre que cela ne peut pas se faire, sans se mettre en tenue de service pour leurs frères. Il faut se souvenir que le jour de l’institution de l’eucharistie – le Jeudi Saint- est aussi le récit du lavement des pieds. Ils forment à eux deux le mystère eucharistique. L’un ne va pas sans l’autre.

Comptez-vous maintenir le dispositif du diocèse de Paris ?

Mgr B. de S. : À partir du 1er juin jusqu’à la fin de l’été, nous allons maintenir 5 ou 6 grands lieux de distribution, sur le modèle de ce que fait l’association Août Secours Alimentaire, qui institue des moments de convivialité autour de la distribution. La question, c’est comment créer, malgré la distance physique, cet accompagnement fraternel. Les mesures barrières, absolument nécessaires, sont une vraie violence à notre affectivité et notre sociabilité. Comment manifester à ces personnes leur absolue dignité sans aucun contact ? C’est un immense défi sur lequel nous allons travailler.

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L’aide alimentaire du diocèse de Paris en chiffres

23 mars

1 600 paniers repas distribués dans 20 paroisses

4 et 5 avril

Ouverture du centre d’approvisionnement au lycée Stanislas par le Diocèse de Paris

25 avril

3 200 paniers repas distribués dans 29 paroisses

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