Aller à Lourdes sans les personnes fragiles ?

« Les pauvres vous les aurez toujours avec vous… » Jn 12, 8

Cette année va avoir ceci de particulier : au pèlerinage de l’hospitalité à Lourdes, nous n’emmènerons pas de personnes touchées par la maladie ou le handicap.

Mais alors pourquoi aller à Lourdes malgré tout ? Paradoxalement pour, justement, prendre la mesure du fait que c’est avec elles et pour elles que nous y allons, et que sans leur présence la nôtre n’a guère de sens.

Nous n’avons pas la prétention d’entrer dans l’intimité du cœur de chacun ; du reste, y compris pour nous-même, être au clair par rapport à nos motivations profondes n’est pas si simple… Néanmoins, nous pouvons dire, sans grand risque de nous tromper, que ce qui nous a convaincu un jour que notre place était ici, c’est une expérience intérieure inédite ayant son origine dans la présence des personnes fragilisées. Elles ont été pour nous médiatrices d’une sorte de surgissement à ce qu’il peut y avoir de plus vrai et de plus authentique au fond de notre être.

Nous ne venons pas ici d’abord pour vivre une expérience de foi, aidés par toutes les ressources d’un sanctuaire dédié à la Vierge Marie, sur les pas de Sainte Bernadette et de générations de pèlerins. Ce type de motivation n’aurait pas été assez déterminant pour conduire certains d’entre nous en ces lieux. (À vrai dire cela ne l’aurait sans doute pas été non plus pour moi, peu prompt à me rendre dans des lieux d’apparitions…)

Mais un jour, sans que nous ayons eu à nous prononcer sur notre adhésion aux exercices de piété développés ici, sans que le commerce d’objets religieux d’un goût douteux n’ait cessé d’engendrer en nous un certain malaise, on nous a dit qu’on avait besoin de nous pour conduire ici des personnes qui, avec leurs blessures, seraient au centre de l’attention de chacun. Et c’est ainsi que nous nous sommes laissé convaincre… Nous avons alors contracté un virus, nous sommes tombés dans une dépendance. Nous ne pouvons plus désormais nous passer de ces quelques jours durant lesquels nous sommes arrachés à l’attention que nous nous portons à nous-même, pour nous ouvrir à d’autres. Ces « autres » qui semblent plus marqués que nous par la rudesse de l’existence.

Ce que nous expérimentons là, ne serait-il pas éclairé par cette parole de Jésus : « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours » (Jn 12,8) ?Des commentateurs de cette affirmation déroutante parleront « du sacrement du pauvre », au sens où la personne fragile est instrument de grâce pour celui ou celle qui lui prête attention. Que nous soyons croyants ou pas ; que nous soyons plus ou moins explicitement des hommes et des femmes de foi ; cette expérience-là est véritablement une expérience spirituelle ou mystique (au sens du mystère).

Nous le comprenons mieux ainsi : sans ces personnes qui ne seront pas avec nous cette année, Lourdes n’est plus la source de cette grâce qui nous bouleverse. Car ceux et celles qui sont les « ministres » de ce don salutaire ne sont pas présents…

Puissent, ces deux jours que nous allons passer ensemble, entre hospitalières et hospitaliers, nous renforcer dans cette conviction.

+ Jean-Marc Eychenne – Évêque de Pamiers, Couserans et Mirepoix

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