À mes frères prêtres du diocèse, le Jeudi-Saint

Au soir du Jeudi-Saint,

après la célébration de la Cène et avant la prière nocturne et solitaire…

 

Ce texte est adressé aux prêtres, et nous pourrions être étonnés de la voir accessible à tous. Ce choix de le publier repose sur la conviction que le fait de prendre la mesure de ce qui se vit, et s’exprime,  dans ce groupe  constitué de l’évêque et de ses collaborateurs particuliers que sont les prêtres, peut aider chacun à approfondir le mystère de l’Église.

Chers amis et frères prêtres,

Certains d’entre vous – et je suis de ceux-là – sont restés marqués par les lettres que le Pape Jean-Paul II adressait aux prêtres à l’occasion du Jeudi-Saint. S’y exprimait une grande proximité, en même temps qu’une véritable profondeur théologique et spirituelle.

Loin de moi l’idée de me situer à ce niveau. Si je prends la plume aujourd’hui, au cœur de cette journée du Jeudi-Saint, c’est aussi parce que ce confinement inédit que le Seigneur permet que nous vivions, nous aide à retrouver d’autres moyens de communion et de communication, habituellement un peu négligés. L’écrit est un de ceux-là. Malgré les outils numériques, très utiles en de telles circonstances, certains, en raison de leur âge ou de leur culture, ne sont pas rejoints. De plus nos écrans ne portent pas la même charge de sensibilité, qu’une lettre cachetée déposée par le facteur. Si elle est manuscrite, c’est mieux encore. Nous sommes des fils de l’Incarnation ! Vous recevrez donc ce courrier par la poste, sans doute la semaine de l’Octave, puisqu’il est écrit ce jeudi (Jeudi-Saint).

   Le sacerdoce ministériel, notre sacerdoce, est né au cours du dernier repas de Jésus avec ses disciples. Il s’ancre dans le récit de la Cène, débutant par le signe du lavement des pieds. Les paroles que Jésus prononce à ce moment là, se terminent ainsi : « Afin que vous fassiez, vous aussi comme j’ai fait pour vous » (Jn 13, 15). Jésus, Fils de Dieu, ne regarde pas ses apôtres du haut vers le bas, comme dans le Psaume 13ème, « Des cieux, le Seigneur se penche vers les fils d’Adam pour voir s’il en est un de sensé, un qui cherche Dieu. » La démarche est ici inversée. Jésus est à la place inférieure. Il regarde du bas vers le haut. C’est la dynamique de l’abaissement, de la Kénose, celle du chapitre seconde de l’hymne aux Philippiens. « Il s’est abaissé lui-même, devenant obéissant jusqu’à la mort et la mort sur la croix. »

Notre sacerdoce ministériel est d’abord un mystère de dépouillement, d’abaissement, de service (au sens de celui de l’esclave). Comment avons-nous pu, collectivement, glisser vers une culture imprégnée de logique mondaine, dans laquelle nous disions de quelqu’un qui recevait le sacrement de l’Ordre : « Il a été élevé à  la dignité sacerdotale » ? Il serait beau que nous puissions imprimer des faire-part d’ordination sur lesquels serait écrit : « Untel… sera abaissé à l’état sacerdotal. » Que de drames et de dérives personnelles et ecclésiales avons nous connus, parce que nous avions perdu le fil avec le chemin ouvert par le Christ pour ses ministres ! Qu’il serait beau et prophétique, que l’Église du Christ engage la société à s’inspirer d’une telle conception de l’exercice des responsabilités, au service du bien de tous et de chacun. Cela supposerait qu’elle s’y soit engagée elle-même, résolument, à frais nouveaux. Et cela dépend au fond de chacun d’entre nous.

Pour ma part comme évêque de ce diocèse, en communion sacramentelle avec chacun d’entre vous, membre d’un même presbytérium, je souhaiterais exprimer ce qui suit.

–  Vous demander pardon, tout d’abord, de ne pas être vraiment à la hauteur intellectuelle, spirituelle et morale que vous auriez espéré trouver chez un évêque. En vous disant cela, je ne crois pas être dans la fausse humilité de celui qui attendrait qu’on lui rétorque : « Mais non ; mais non… ». Cette conviction est réellement établie en moi. Seules ces paroles de Paul, me permettent d’accepter de ne pas me dérober : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour détruire ce qui est quelque chose, afin que personne ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. » (1 Cor 1, 27-29). Je dis au Seigneur dans ma prière : « Je ne suis pas à la bonne place. » Et je crois comprendre qu’il me dit que ce n’est pas à moi d’en décider, mais à Lui, par son Église.

– Certains d’entre vous ne se sentent peut-être pas assez accompagnés, reconnus par leur évêque, et je voudrais aussi leur demander pardon. Il m’arrive volontiers de partir en croisade contre certaines formes de cléricalisme qui blessent l’Église, Corps du Christ… Mais ne m’arrive-t-il pas aussi d’exercer mon ministère comme un pouvoir ? Vous savez tout cela et le voyez mieux que moi-même. Alors aidons-nous mutuellement à être sur un chemin plus authentiquement évangélique.

En cette période si étrange, de confinement, les liens mystérieux (mystiques) qui nous lient aux membres de nos communautés et entre nous, sont en quelque sorte plus sensibles. Nous devrions ressortir de là avec une unité renforcée, tant l’absence sensible des autres, durant cette longue période, nous aura marqué. C’est une grâce que le Seigneur peut nous accorder, Lui qui sait faire surgir du bien à partir des drames humains.

Prêtre nous prenons conscience, comme jamais sans doute, alors que nous sommes isolés, que notre raison d’être est dans les fidèles qui nous sont confiés. Nous sommes « pour les autres », et quand ces autres ne sont plus là, autrement que spirituellement, cela représente une vraie souffrance. Nous sommes comme exilés. Un peu comme saint Jean Chrysostome exilé lui en l’an 403, non pas à cause d’un virus, mais par l’Empereur.

J’aimerais aussi, avoir une attention particulière pour nos nonagénaires (Paul Tanière, Georges Lassalle, René Rouaix, Jean Cérou, et bientôt Georges Mandrou). Paul Tanière et Georges Mandrou vivent un confinement dans la chambre de leur EHPAD, particulièrement austère. Ces frères les plus anciens, ayant tous encore une certaine forme de ministère, sont vraiment, pour nous tous je crois, source de joie et de consolation. Quelle fidélité !

Nous avons aussi des jubilaires qui célèbrent cette année un anniversaire d’ordination : Jean-Marcel Jordana (20 ans). Hervé Savournin (30 ans). Emmanuel de Butler (35 ans). Jean Cérou (40 ans), Richard Kalka (45 ans) et enfin Paul Tanière (65 ans). Nous pourrions les citer lors de la célébration du dimanche « In Albis » dimanche de l’octave de Pâques et dimanche de la Miséricorde. Dès que la permission nous en sera accordée, nous nous retrouverons pour jubiler ensemble.

Ne manquons pas non plus de faire mémoire, au mémento des défunts, de ceux qui sont décédés depuis l’an dernier : Mgr Albert-Marie de Monléon ; Mario Ottaviani ; Émile Genés et Roger Deixonne. D’une façon ou d’autre autre nous avons reçu d’eux des cadeaux de la part du Seigneur.

   Enfin, sans que nous le sachions, certains d’entre nous sont peut-être dans l’épreuve, le découragement, le désespoir ou le doute. Cela intervient pour tous, y compris pour les évêques. Veillons sur eux fraternellement, par la prière et l’offrande de nos vies. Le spectacle des apôtres et de leurs fragilités, avec lesquels le Seigneur initie la première communauté chrétienne, nous aide à comprendre que tout cela ne dépend pas de nous, mais de Lui. Alors, de quoi aurions-nous peur ?

Nous ne savons pas quand et de quelle manière nous sortirons de cette période de confinement. Ce sera sans doute progressif et nous ne pourrons probablement pas tout de suite vivre des rassemblements d’ampleur. Nos communautés seront, pendant un temps encore, réunies en nombre limité. Mais dès que ce sera possible, il nous faudra imaginer un grand moment de retrouvailles et de fête, à la dimension du Diocèse, pour professer collectivement notre amour de Dieu et notre amour des frères.

De mon côté, dès que possible, même si c’est de façon solitaire, je me rendrai au Pic des Trois Seigneur (d’où on surplombe toutes les vallées et plaines ariégeoises), afin de confier au Seigneur de Miséricorde tous les habitants, tous les disciples missionnaires, tous les ministères ordonnés (prêtres et diacres), tous les consacrés de notre diocèse.

Il serait beau quand nous nous rassemblerons à nouveau que nous puissions revêtir la couleur blanche de la robe de notre baptême. Dans l’eau du baptême nous avons été confinés au tombeau avec le Christ, pour en sortir par Lui, avec Lui et en Lui, vivant et ressuscité. Ce vêtement blanc (ou ce signe de couleur blanche), serait aussi une forme d’hommage aux soignants et à tous les « serviteurs » qui ont œuvré, d’une façon ou d’une autre, en cette période de lutte contre la maladie. Nous verrons, en temps voulu, ce qui est possible.

Chers frères prêtres, de tout cœur je vous redis ma fraternelle amitié. C’est pour moi une joie et un privilège que d’être votre évêque.

+ Jean-Marc EYCHENNE – Évêque de Pamiers, Couserans et Mirepoix

 

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