Gilets jaunes – y réfléchir sérieusement

Gilets jaunes :

Y réfléchir avec Frederic Ozanam, Simone Weil, et les Papes Benoît XVI et  François…

 

« C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » (Hannah Arendt)

 

Antoine-Frédéric OZANAM (1813-1853)

Les mouvements sociaux d’importance ont des fondements et des caractéristiques communes. La pensée du fondateur des Conférences Saint Vincent de Paul, OZANAM, béatifié par le Pape Jean-Paul II à Paris le 22 août 1997, pourrait nous aider à y voir plus clair. Cet intellectuel catholique engagé, initiateur des Conférence de Carême à Notre Dame de Paris, est l’un des précurseurs de l’enseignement social de l’Eglise, par sa dénonciation des méfaits du libéralisme, de l’exploitation des faibles par les plus forts, des inégalités économiques et sociales, ou bien encore par contribution à la réflexion sur les droits des ouvriers dans l’ère industrielle.

Il fait allusion à la lutte de « ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont trop »,selon une expression retrouvée presque littéralement dans la bouche de certains protagonistes des diverses manifestations qui animent notre pays ces dernières semaines. Et il nous appelle à être des médiateurs, les apôtres, d’une redistribution plus équitable.

 

Antoine-Frédéric OZANAM – « Œuvres complètes », 3e éd, tome 10 p. 208

« …Car si la question qui agite aujourd’hui le monde autour de nous n’est ni une question de personnes ni une question de formes politiques, mais une question sociale ; si c’est la lutte de ceux qui n’ont rien et de ceux qui ont trop, si c’est le choc violent de l’opulence et de la pauvreté qui fait trembler le sol sous nos pas ; notre devoir, à nous chrétiens, est de nous interposer entre ces ennemis irréconciliables, et de faire que les uns se dépouillent comme pour l’accomplissement d’une loi, et que les autres reçoivent comme un bienfait ; que les uns cessent d’exiger et les autres de refuser ; que l’égalité s’opère autant qu’elle est possible parmi les hommes ; … »

Simone WEIL (1909-1943) 

Gustave Thibon disait de Simone Weil : « Elle était le seul être chez lequel je n’ai vu aucun décalage réel (sauf des broutilles) entre l’idéal qu’elle affirmait, la vie qu’elle menait, et tout ce qu’elle éprouvait. » Elle a non seulement réfléchi à la condition ouvrière, mais elle l’a embrassée pour la comprendre de l’intérieur. C’est une lecture chrétienne qu’elle opère de cette réalité, elle qui a été saisie par le Christ de façon si inattendue (1936). Quand elle parle de « soulèvement de l’être tout entier, farouche et désespéré », cela résonne peut-être comme un écho de ce qui anime la démarche de certains de nos contemporains.

Certains voudraient résumer les luttes sociales à une revendication d’augmentation du pouvoir d’achat (ce qu’elles sont parfois), plutôt qu’à un appel à plus de justice. Simone Weil invite ceux qui s’engageraient dans cette lutte pour l’équité et la dignité du travail, à ne pas se laisser acheter, ce qui serait la pire humiliation. La question nous dit-elle n’est pas uniquement celle « de leur personne et de leur droit », elle est bien plus profonde. Se laisser réduire à la revendication de quelques dizaines d’euros arrachés de haute lutte, sans une remise à plat profonde d’un système qui détruit l’âme même de celui qui travaille, lequel devient un simple rouage de la machine économique, ce serait se laisser avilir, se faire les complices d’une sorte de « sacrilège ».

Simone WEIL – « La personne et le sacré » – Éditions Allia – 2018 – page 15-16

« Exactement dans la même mesure que l’art et la science, bien que d’une manière différente, le travail physique est un certain contact avec la réalité, la vérité, la beauté de cet univers et avec la sagesse éternelle qui en constitue l’ordonnance.

 C’est pourquoi avilir le travail est un sacrilège exactement au sens où fouler aux pieds une hostie est un sacrilège

Si ceux qui travaillent le sentaient, s’ils sentaient que du fait qu’ils en sont les victimes ils en sont en un sens les complices, leur résistance aurait un tout autre élan que celui qui peut leur fournir la pensée de leur personne et de leur droit. Ce ne serait pas une revendication ; ce serait un soulèvement de l’être tout entier, farouche et désespéré comme chez une jeune fille qu’on veut mettre de force dans une maison de prostitution ; et ce serait en même temps un cri d’espérance issu du fond du cœur. 

Ce sentiment habite bien en eux, mais tellement inarticulé qu’il est indiscernable pour eux-mêmes. Les professionnels de la parole sont bien incapables de leur en fournir l’expression. 

Quand on leur parle de leur propre sort, on choisit généralement de leur parler de salaires. Eux, sous la fatigue qui les accable et fait de tout effort d’attention une douleur, accueillent avec soulagement la clarté facile des chiffres. 

Ils oublient ainsi que l’objet à l’égard duquel il y a marchandage, dont ils se plaignent qu’on les force à la livrer au rabais, qu’on leur en refuse le juste prix, ce n’est pas autre chose que leur âme.

Imaginons que le diable est en train d’acheter l’âme d’un malheureux, et que quelqu’un, prenant pitié du malheureux, intervienne dans le débat et dise au diable : « Il est honteux de votre part de n’offrir que ce prix ; l’objet vaut au moins le double. » 

Cette farce sinistre est celle qu’a jouée le mouvement ouvrier, avec ses syndicats, ses partis, ses intellectuels de gauche. 

Cet esprit de marchandageétait déjà implicite dans la notion de droit que les gens de 1789 ont eu l’imprudence de mettre au centre de l’appel qu’ils ont voulu crier à la face du monde. C’était en détruire d’avance la vertu. »

 

Les PapesBENOÎT XVI et FRANÇOIS

Le pape François, dans ligne des grandes encycliques sociales de ses prédécesseurs (depuis Rerum Novarum du pape Léon XIII en 1891), dans sa lettre « Laudato Sii », sur la sauvegarde de la maison commune, développe une vision globale (politique, sociale et environnementale) des défis que nous avons à relever pour pouvoir vivre ensemble sur cette planète, durablement et dans la paix.

Son prédécesseur, dans un texte (Caritas in Veritate) qui était passé loin des radars de certains observateurs, avait dressé un constat très lucide des dérives contemporaines. Constat repris de façon très énergique par la Pape François dans son Encyclique.

Benoît XVI écrivait ceci au n° 22 : « La richesse mondiale croît en termes absolus, mais les inégalités

augmentent. Dans les pays riches, de nouvelles catégories sociales s’appauvrissent et de nouvelles pauvretés apparaissent. Dans des zones plus pauvres, certains groupes jouissent d’une sorte de surdéveloppement où consommation et gaspillage vont de pair, ce qui contraste de façon inacceptable avec des situations permanentes de misère déshumanisante. « Le scandale de disparités criantes » demeure. La corruption et le non-respect des lois existent malheureusement aussi bien dans le comportement des acteurs économiques et politiques des pays riches, anciens et nouveaux, que dans les pays pauvres. Ceux qui ne respectent pas les droits humains des travailleurs dans les différents pays sont aussi bien de grandes entreprises multinationales que des groupes de production locale. »

Il nous faut relire « Caritas in Véritate », car c’est vraiment un texte important qui jette une lumière quasi prophétique sur ce que nous vivons aujourd’hui. Nous vous conseillons ne serait-ce que la lecture du n° 25 :

« Du point de vue social, les systèmes de protection et de prévoyance qui existaient déjà dans de nombreux pays à l’époque de Paul VI, peinent et pourraient avoir plus de mal encore à l’avenir à poursuivre leurs objectifs de vraie justice sociale dans un cadre économique profondément modifié. Le marché devenu mondial a stimulé avant tout, de la part de pays riches, la recherche de lieux où délocaliser les productions à bas coût dans le but de réduire les prix d’un grand nombre de biens, d’accroître le pouvoir d’achat et donc d’accélérer le taux de croissance fondé sur une consommation accrue du marché interne. En conséquence, le marché a encouragé des formes nouvelles de compétition entre les États dans le but d’attirer les centres de production des entreprises étrangères, à travers divers moyens, au nombre desquels une fiscalité avantageuse et la dérégulation du monde du travail. Ces processus ont entraîné l’affaiblissement des réseaux de protection sociale en contrepartie de la recherche de plus grands avantages de compétitivité sur le marché mondial, faisant peser de graves menaces sur les droits des travailleurs, sur les droits fondamentaux de l’homme et sur la solidarité mise en œuvre par les formes traditionnelles de l’État social. Les systèmes de sécurité sociale peuvent perdre la capacité de remplir leur mission dans les pays émergents et dans les pays déjà développés, comme dans des pays pauvres. Là, les politiques d’équilibre budgétaire, avec des coupes dans les dépenses sociales, souvent recommandées par les Institutions financières internationales, peuvent laisser les citoyens désarmés face aux risques nouveaux et anciens. Une telle impuissance est accentuée par le manque de protection efficace de la part des associations de travailleurs. L’ensemble des changements sociaux et économiques font que les organisations syndicales éprouvent de plus grandes difficultés à remplir leur rôle de représentation des intérêts des travailleurs, encore accentuées par le fait que les gouvernements, pour des raisons d’utilité économique, posent souvent des limites à la liberté syndicale ou à la capacité de négociation des syndicats eux-mêmes. Les réseaux traditionnels de solidarité se trouvent ainsi contraints de surmonter des obstacles toujours plus importants. L’invitation de la doctrine sociale de l’Église, formulée dès Rerum novarum, à susciter des associations de travailleurs pour la défense de leurs droits, est donc aujourd’hui plus pertinente encore qu’hier, ceci afin de donner avant tout une réponse immédiate et clairvoyante à l’urgence d’instaurer de nouvelles synergies sur le plan international comme sur le plan local… »

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Le Pape François, enfonce le clou, avec des paroles concises et percutantes qui ont une assez forte capacité performative. Ne citons que cette phrase que vous retrouverez dans les extrait qui suivent : « Mais les énormes inégalités qui existent entre nous devraient nous exaspérer particulièrement, parce que nous continuons à tolérer que les uns se considèrent plus dignes que les autres »

Encyclique Laudato Sii – 24 mai 2015

« 49. Je voudrais faire remarquer quesouvent on n’a pas une conscience claire des problèmes qui affectent particulièrement les exclus. Ils sont la majeure partie de la planète, des milliers de millions de personnes. Aujourd’hui, ils sont présents dans les débats politiques et économiques internationaux, mais il semble souvent que leurs problèmes se posent comme un appendice, comme une question qui s’ajoute presque par obligation ou de manière marginale, quand on ne les considère pas comme un pur dommage collatéral. De fait, au moment de l’action concrète, ils sont relégués fréquemment à la dernière place. Cela est dû en partie au fait que beaucoup de professionnels, de leaders d’opinion, de moyens de communication et de centres de pouvoir sont situés loin d’eux, dans des zones urbaines isolées, sans contact direct avec les problèmes des exclus. Ceux-là vivent et réfléchissent à partir de la commodité d’un niveau de développement et à partir d’une qualité de vie qui ne sont pas à la portée de la majorité de la population mondiale. Ce manque de contact physique et de rencontre, parfois favorisé par la désintégration de nos villes, aide à tranquilliser la conscience et à occulter une partie de la réalité par des analyses biaisées. Ceci cohabite parfois avec un discours “ vert ”. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. »

« 82. … La vision qui consolide l’arbitraire du plus fort a favorisé d’immenses inégalités, injustices et violences pour la plus grande partie de l’humanité, parce que les ressources finissent par appartenir au premier qui arrive ou qui a plus de pouvoir : le gagnant emporte tout. L’idéal d’harmonie, de justice, de fraternité et de paix que propose Jésus est aux antipodes d’un pareil modèle, et il l’exprimait ainsi avec respect aux pouvoirs de son époque : « Les chefs des nations dominent sur elles en maîtres, et les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur» (Mt 20, 25-26). »

« 90. Mais les énormes inégalités qui existent entre nous devraient nous exaspérer particulièrement, parce que nous continuons à tolérer que les uns se considèrent plus dignes que les autres.Nous ne nous rendons plus compte que certains croupissent dans une misère dégradante, sans réelle possibilité d’en sortir, alors que d’autres ne savent même pas quoi faire de ce qu’ils possèdent, font étalage avec vanité d’une soi-disant supériorité, et laissent derrière eux un niveau de gaspillage qu’il serait impossible de généraliser sans anéantir la planète. Nous continuons à admettre en pratique que les uns se sentent plus humains que les autres, comme s’ils étaient nés avec de plus grands droits. »

La non-violence

La question des moyens pour agir face à une situation qui ne peut nous laisser indifférents et léthargiques se pose ensuite. La réflexion et les expériences manifestement fructueuses  de méthodes d’action non-violentes nous ont désormais convaincu que l’action violente ne pouvait pas être un chemin pour ceux qui se reconnaissent comme disciples de Jésus. Les moyens mis en œuvre doivent être en harmonie avec la fin qui est recherchée. La littérature est abondante en la matière. Contentons-nous de citer encore le Pape François, nous invitant à des chemins non-violents de construction de la paix.

Dans un texte publié au Vatican le 12 décembre 2016 en vue de la Journée mondiale de la paix du 1er janvier 2017, le pape Françoisappelle à adopter la non-violencecomme le style d’une politique pour la paix. 

« Être aujourd’hui de vrais disciples de Jésus signifie adhérer également à sa proposition de non-violence. Comme l’a affirmé mon prédécesseur Benoît XVI, elle « est réaliste, car elle tient compte du fait que dans le monde il règne trop de violence, trop d’injustice, et que par conséquent, on ne peut surmonter cette situation qu’en lui opposant un supplément d’amour, un supplément de bonté. Ce ‘‘supplément’’ vient de Dieu ». Et il ajoutait avec une grande force : « Pour les chrétiens, la non-violence n’est pas un simple comportement tactique, mais bien une manière d’être de la personne, l’attitude de celui qui est tellement convaincu de l’amour de Dieu et de sa puissance, qu’il n’a pas peur d’affronter le mal avec les seules armes de l’amour et de la vérité. L’amour de l’ennemi constitue le noyau de la ‘‘révolution chrétienne’’ ».Justement, l’évangile du aimez vos ennemis (cf. Lc 6, 27) est considéré comme «la magna charta de la non-violence chrétienne » ; il ne consiste pas « à se résigner au mal […] mais à répondre au mal par le bien (cf. Rm 12, 17-21), en brisant ainsi la chaîne de l’injustice ». »

 

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